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Les Bouthillier: La tradition de père en filles

Robert Bouthillier est ethnologue, chanteur et spécialiste internationalement reconnu de la chanson de tradition orale francophone. Ses filles, Gabrielle et Emmanuelle, sont tour à tour chanteuses, conteuses et musiciennes. Ici, comme en Bretagne, ils œuvrent notamment à la transmission et à la réappropriation des traditions orales et musicales.

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Publié le : 7 octobre 2022

Rencontre avec Robert et Gabrielle qui échappent au temps pour une incursion tout ce qu’il y a de plus authentique dans le cadre de leur participation au Festival des Resndez-vous ès TRAD. 

La Bretagne est, parmi les régions françaises, l’une de celles qui sont les plus liées à l’histoire de la Nouvelle-France. Encore aujourd’hui, on établit des parallèles surprenants entre ces deux coins de pays. À votre mesure, quels parallèles faites-vous ? 

Gabrielle -  La Bretagne et le Québec sont les deux territoires où vivent les membres de ma famille. D’un côté comme de l’autre, je me sens un peu chez moi. Quand on s’intéresse à la chanson traditionnelle francophone, on voit vite que le répertoire est similaire partout. Il a voyagé, il a traversé le temps et il a pris des couleurs particulières ici ou là, mais il a des origines communes. C’est super intéressant de comparer les versions bretonnes et québécoises des mêmes chansons.

Robert - Il ne faut pas “mythifier” la Bretagne comme source de patrimoine culturel pour l’Amérique française. Elle n’est qu’une des régions pourvoyeuses, parmi d’autres. Dès que l’on s’attarde à différentes pratiques, les “parallèles” sont très différents. Par exemple, les danses bretonnes et les danses traditionnelles québécoises n’ont rien à voir entre elles. Même chose pour les musiques. Pour les chansons, la chose est plus complexe : des parallèles très forts existent quand on examine le répertoire “gallo” (le dialecte franco-roman de la partie est de la Bretagne), ce à quoi Gabrielle fait référence ci-haut ; mais ils sont inexistants quand on regarde le répertoire en langue bretonne. Bref, tout ça est extrêmement complexe. 

Conserver et préserver un patrimoine vivant s’incarne aussi au présent. Vous définissez-vous comme des porteurs de tradition ou des chanteur.euse.s/musicien.ne.s traditionnel.les ? 

Gabrielle: Euh… oui, certainement. J’ai eu la chance d’être en contact avec la chanson de tradition orale toute ma vie. J’ai eu plein de modèles de gens qui avaient non seulement un intérêt pour cette matière et qui en avaient une grande connaissance, mais aussi qui la pratiquaient au quotidien, et pas seulement sur scène, mais dans la vie de tous les jours, dans leur rapport au monde. Dans un contexte comme celui-là, on devient porteur à son tour sans trop s’en rendre compte.

Robert - “Porteur de tradition” ou “chanteur traditionnel” ? Je ne vois pas la différence comme ces deux locutions sont équivalentes. Elles font référence à une culture dont la dynamique était fondée sur la pratique au quotidien, le partage dans la communauté et la transmission intergénérationnelle. Les enjeux résident dans le paradoxe entre une culture “pratiquée” vs une culture “consommée”. La culture devient “patrimoine” si elle échappe au diktat médiatique et si elle est appropriée et pratiquée, si elle n’imite pas, ne copie pas, mais se donne le droit de sortir des modèles. 

Forcément, vous accordez de la valeur, du sens à ce répertoire. Pourquoi avoir fait ce choix ? Est-ce parce que, comme on dit, c’était mieux avant ? 

Gabrielle - Oh non, ça n’a rien à voir. Le répertoire de tradition orale est ce dans quoi l’humanité a encrypté ce qu’elle a de plus précieux, ce qu’elle sait d’elle-même. C’est un savoir universel qui appartient à tout le monde, et qui est là, disponible, pour peu qu’on prenne la peine de l’interroger. De tout temps, les répertoires partagés ont servi à ritualiser, organiser le rapport des humains avec leur environnement, à faire du sens, à créer de la cohésion sociale. On a tout le temps besoin de ça, à toutes les époques. Ce répertoire et sa pratique sont peut-être d’autant plus précieux aujourd’hui, dans un époque où règne un grand individualisme et où le poids de l’identité individuelle est très lourd à porter pour chacun. L’idée d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi est très apaisante.

Robert - Comme Gabrielle l’a écrit plus haut, cela n’a rien à voir. La tradition est intemporelle : elle vient d’avant nous, nous traverse au présent et s’en va vers le futur si tant est qu’on lui donne l’espace pour continuer son voyage dans le temps. 

Plus le temps avance, plus nous nous éloignons de ce qu’on définit comme la « tradition ». Peut-elle se renouveler ? De quelle manière contribuez-vous à sa réactualisation ? 

Gabrielle - Je ne sais pas trop ce qu’on définit comme la “tradition” ni si on s’en éloigne ou pas. Tout se transforme. L’idée n’est pas de figer quoi que ce soit dans le temps. D’autre part, il n’y a pas non plus à orchestrer un renouvellement, au nom d’une soi-disant suprématie de la nouveauté. Si quelque chose nous touche, nous émeut, alors c’est parfait comme ça. Pourquoi faudrait-il le changer? C’est époustouflant de voir que des chants, des contes qui ont des centaines d’années portent quelque chose d’assez universel pour qu’on s’y reconnaisse encore aujourd’hui. Pour renforcer cette idée : pourquoi porte-t-on un regard positif et très valorisant sur une tragédie grecque, une comédie de Molière, une symphonie de Beethoven ou un opéra de Verdi et un regard méprisant sur une chanson ou un conte de tradition orale ? C’est une piste de réflexion. Rien ne se perd, rien ne se crée : tout se réarrange sans cesse. À chaque interprétation, dans la bouche de chaque nouveau chanteur, une chanson centenaire redevient nouvelle. C’est pour ça qu’on parle de patrimoine vivant. Si c’est vivant, ça se renouvelle.

Mis à part dans le temps des Fêtes et lors de la St-Jean, nous sommes malheureusement peu en contact avec ce répertoire. À ce titre, définissez-vous encore ce répertoire comme un répertoire populaire ? 

Gabrielle - J’aurais plus tendance à définir comme répertoire populaire un répertoire qui est pratiqué par le peuple qu’un répertoire qui joue beaucoup à la radio, par exemple. J’irais plus loin, la musique traditionnelle est pour moi un répertoire qui se pratique et non pas un répertoire qui se consomme. Suivant cette idée, oui, ça reste un répertoire populaire. C’est un répertoire pratiqué par et pour une communauté, où tout le monde est acteur. Ça sort d’une logique strictement spectaculaire.

Robert - Je ne peux qu’abonder dans le sens de Gabrielle ! 

On ne veille plus ensemble, avec un cercle élargi, mais plutôt en famille, de manière individuelle. Et de même, il nous semble que nous ne chantons plus, ni dans les mêmes circonstances ni pour les mêmes raisons qu'avant. Souhaitez-vous renouer avec cet esprit de fête ? 

Gabrielle -  Il ne s’agit pas tant pour moi d’un esprit de fête que d’un esprit de cohésion sociale, de sens dans notre rapport au monde. Je souhaiterais que le plus de monde possible renoue avec une pratique culturelle et sorte d’un modèle de consommation culturelle. Le besoin de cohésion sociale est aussi impérieux que jamais, mais nos stratégies actuelles sont moins efficaces pour y répondre. Consommer de la culture, ça rend les gens passifs. Ça peut être très beau, très inspirant, mais ça ne nous met pas en mouvement et ça ne nous met pas en lien. À cet égard, la musique traditionnelle est un trésor caché.

Chanter et jouer de la musique, chez les Bouthillier, c’est une tradition ? Gabrielle, tu ne pouvais pas y échapper?

Gabrielle - Hum… je ne sais pas. Ça a de tout temps fait partie de notre vie, certainement. C’était là, tout mûr dans l’arbre pour qu’on le cueille, et Dieu merci, ma soeur Emmanuelle et moi nous en sommes rendu compte. Mais ça ne nous a pas été imposé. On aurait pu ne pas y porter attention. On aurait pu lever le nez. Alors oui, d’abord, il faut que cette matière soit disponible. Mais dans un deuxième temps, quand on y a accès, il y a toujours le choix de l’engagement à faire ou pas. Ça fait partie des grands apprentissages dans ce monde: savoir reconnaître la richesse dont on dispose là où elle est.

L'équipe de QuébecSpectacles vous souhaite un bon festival des Rendez-vous ès TRAD!